Transformer nos organisations pour faire face aux défis du changement climatique. Plus facile à dire qu’à faire. Car quand les vieux logiciels ne fonctionnent plus, il faut une nouvelle ingénierie de la décision. Une nouvelle manière de décider, adaptée au monde de l’anthropocène.
Dans ce nouvel épisode de TIME TO RESET, j’échange avec Alexandre Monnin, philosophe et chercheur spécialiste de la redirection écologique. Son parcours lui donne une perspective rare : celle qui articule philosophie, terrain et action.
Cette conversation avec Alexandre m’a profondément marqué en raison de la question centrale qu’elle pose : comment réapprendre à agir et décider dans un monde incertain ?
L’épisode n°7 en bref (1h30)
Nous avons parlé d’anthropocène, de backlash écologique, de redirection des territoires et des entreprises, d’ambivalence, de certitude et d’incertitude, de géopolitique européenne, de planification et d’attachements…
Pour être sur de ne pas louper les épisodes à venir
Mon invité : Alexandre Monnin
Alexandre Monnin conjugue recherche académique et action concrète sur les territoires. Philosophe et docteur de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, il est co-initiateur du courant de la redirection écologique. Depuis plus d’une dizaine d’années, il accompagne collectivités, entreprises et ONG dans leurs transformations profondes. Avec une centaine d’acteurs accompagnés en quatre ans et un projet de recherche financé par l’Institut pour la Recherche de la Caisse des Dépôts, il documente aujourd’hui les mouvements de redirection à l’échelle des collectivités, là où la transformation écologique se fait la plus visible.
Sa méthode : l’enquête de terrain, le dialogue avec les acteurs en situation, et l’humilité face à la complexité du réel.
Ce que vous allez découvrir dans cet épisode
L’anthropocène comme accélérateur de contradictions
« Il y a des accélérations comme ça qui viennent de loin. Il m’apparaît qu’on vit une accélération de ce type-là, pas forcément positive. Néanmoins, il ne faut pas rester dans un état de sidération par rapport à ça, mais au contraire, en prendre la mesure et arriver à réagir ».
Nous vivons un basculement où plusieurs décennies se jouent en très peu de temps. Entre backlash écologique, négation climatique et tensions géopolitiques, le monde se reconfigure à une vitesse inédite. Ces transformations obligent à repenser nos modes de décision.
Le néo-kayfabe : quand le vrai et le faux deviennent indiscernables
« Au sein du faux, on ne sait plus quand le vrai fait irruption ou non. Les gens sont plus capables de distinguer le vrai du faux, et c’est extrêmement puissant ».
Alexandre emprunte au catch américain le concept de kayfabe — cette zone grise où spectacle et réalité se confondent délibérément — pour décrypter un phénomène anthropologique profond : notre rapport ambigu à la vérité, et la manière dont cette indistinction structure désormais le débat public.
L’Europe coincée entre le marteau et l’enclume
« Aucun pays aujourd’hui ne peut être souverain, et notamment au plan technologique seul. On est obligé de toute manière d’avoir des alliances, d’avoir des échanges. Nous, on ne peut pas maintenir vraisemblablement des échanges et des alliances sur l’ancien mode qui était un mode néocolonial ».
Entre la fuite en avant américaine et l’autoritarisme écologique chinois, l’Union européenne peine à trouver sa voie. Alexandre plaide pour une diplomatie des interdépendants, seule à même de répondre aux défis d’un continent contraint par ses ressources et son histoire.
La redirection écologique : documenter le renoncement en action
« On a relevé peu près 70 cas récents ou en cours de collectivités qui sont amenées à procéder à des renoncements, des redirections. Le renoncement qui s’impose aujourd’hui, ce ne sont pas des renoncements qui sont motivés par des raisons budgétaires. C’est plutôt le fait d’anticiper des choses qui sont plus ou moins inéluctables ».
Sur les territoires, des acteurs prennent des mesures inédites face à des situations qui les obligent à fonctionner autrement. Alexandre documente ce mouvement silencieux mais déterminant, où collectivités et citoyens réinventent leurs modèles économiques face à l’eau qui manque, aux inondations qui menacent, aux stations de ski qui ferment.
Financer le renoncement : la contradiction fondamentale
« Comment est-ce qu’on arrive finalement demain à financer le renoncement ? Cette problématique-là, on la retrouve à tous les étages. L’eau paye l’eau : plus on consomme d’eau, plus on a de revenus pour faire fonctionner sa régie. Sauf qu’évidemment, si on vise la sobriété et qu’on l’atteint, on a moins de revenus. Il y a une contradiction évidente ».
Les modèles économiques actuels tiennent parce qu’ils ne sont pas alignés avec les limites planétaires. Passer à la sobriété implique de repenser radicalement la manière dont on compte, dont on valorise, dont on finance.
Les postures de la transformation : enquête, humilité et tact
« Il faut a minima comprendre le monde dans lequel ces acteurs-là vivent. Je parle bien du monde dans lequel ils vivent, pas un monde qui était le monde dans lequel ils étaient jeunes il y a 10, 15, 20 ans ».
Pour conduire ces transformations, Alexandre insiste sur une posture fondamentale : sortir de sa tour d’ivoire, mener l’enquête, accepter l’ambivalence, reconnaître ses propres contradictions. Ce n’est pas une question de compétences mais de posture face au réel.
L’agentivité : trouver un chemin quand on est perdu
« Quelle que soit finalement la situation, d’essayer de trouver un chemin quand même. Justement, je ne sais pas exactement quel va être le chemin, mais je vais le trouver. Et depuis que j’ai découvert ce terme-là, ça résout beaucoup de questions que j’avais ».
Dans un monde incertain, l’agentivité — cette capacité à trouver un chemin quand on est perdu, à agir sans avoir toutes les réponses — devient une compétence décisive pour naviguer dans la complexité.
Un épisode pour qui ?
Pour les décideurs qui sentent que leurs vieux logiciels ne fonctionnent plus.
Pour les élus locaux confrontés à des arbitrages impossibles.
Pour les acteurs publics et privés qui cherchent à transformer leurs organisations sans tomber dans la planification technocratique.
Pour les citoyens qui veulent comprendre les lignes de fracture de notre époque, et ce qui se dessine déjà dans l’ombre.
En synthèse : un épisode pour tous ceux qui veulent comprendre comment décider et agir dans un monde qui ne cesse de se transformer.









