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Croissance : peut-on encore arrêter de courir ?

Notre système a été construit pour accélérer. Mais personne n'a prévu le frein...

Vous connaissez sûrement cette phrase.

Cette plaisanterie qui circule sur les réseaux sociaux :

« Le vélo, c’est une catastrophe pour l’économie. Pas d’accident, donc pas de réparation de voiture. Pas de service d’ambulance, d’hôpitaux qui viennent soigner. Et un piéton, c’est encore pire, il n’achète même pas de vélo. »

C’est le résumé précis des impasses de notre modèle actuel. Un modèle où soigner un accident vaut mieux pour le PIB que de ne pas en avoir. Où la sobriété des gens menace l’économie. Où marcher est un problème.

Ce modèle est en train de mourir. Doucement, mais sûrement. Car la croissance du PIB, c’est du bruit, de l’agitation. Et notre difficulté à en parler collectivement montre qu’il s’agit d’un totem. Quelque chose qu’on ne touche pas. Qu’on ne nomme pas. Même quand tout le monde sait dans la pièce que ça ne tient plus.

Dans ce deuxième épisode de la saison 2 de TIME TO RESET, nous parlons des conséquences d’un monde confronté aux limites de la croissance… et de notre capacité à regarder la réalité en face.

L’épisode en bref (2h)

  • Le diagnostic d’un monde qui change de logique : la mécanique arithmétique de la post-croissance, les limites non-écologiques que personne n’ose nommer, la saturation des besoins, le basculement de l’offre vers la demande, les conflits d’imaginaires entre récits nationalistes, anticapitalistes et technologiques, et la pensée magique à gauche comme à droite…

  • La transition comme chantier concret : la stratégie de l’électro-État, la géopolitique des ressources, le miracle pakistanais du solaire, la transformation sectorielle contrainte, les services éco-systémiques, l’économie circulaire, et l’importance de la vague économique pour accompagner le changement…

  • Décider et agir dans un monde qui percute ses limites : la prise de décision en environnement VUCA, le syndrome de la reine rouge, choisir ou subir, la question démocratique face à la finitude, la faillite hydrique, et comment garder une posture constructive sans promettre la Lune…

Mon invité : Cyrus Farhangi

Cyrus est développeur dans une société qui déploie des offres en énergies renouvelables à l’échelle nationale et européenne. Il a été consultant et intervient en tant que formateur / conférencier sur les sujets d’adaptation, de transition écologique et de prospective. Vous pouvez également le retrouver en tant que co-animateur dans le podcast ”Pensez, c’est chouette”.

Son parcours : ancré dans l’énergie, la pédagogie et la prospective. Trois terrains qui se recoupent quand vient le moment de comprendre pourquoi on a du mal à décider dans un monde qui change de logique.

Ce que vous allez découvrir dans cet épisode

Le gâteau ne grossit plus : et ça change tout

« S’il n’y a pas de croissance, il faut prendre à quelqu’un pour que quelqu’un d’autre s’élève. Et ça, c’est mathématique. »

Cyrus pose d’abord le cadre. Brutalement, simplement.

Pendant les Trente Glorieuses, la croissance à 4-5% par an permettait d’élever tout le monde simultanément. Car on avait de quoi distribuer. Même les inégalités étaient supportables, parce que le bas de l’échelle continuait de s’élever.

Aujourd’hui, à 1% en zone euro, les règles du jeu ont changé. Ce n’est plus comment distribuer les fruits de la croissance. Mais qui en profite ou pas.

Et cette arithmétique, dit Cyrus, explique « de manière assez bête » la plupart des tensions que nous observons. La montée des extrêmes. Les conflits autour des retraites. Le sentiment de déclassement des classes moyennes. L’oligarchie qui fait « quasiment sécession » en continuant de capter de la croissance, forcément au détriment d’autres.

Ce n’est pas la seule explication. Mais c’est le fond de la scène. Tout le reste se joue devant.

Les autres limites à la croissance qu’on ne regarde pas

« La démographie, c’est l’arbre qui cache la forêt. »

On parle beaucoup des limites écologiques à la croissance. Moins des autres.

Cyrus en dresse l’inventaire. La démographie d’abord : la population de la Chine pourrait être divisée par deux en cinquante ans. En France, la tendance est moins brutale mais réelle. Moins d’enfants, moins de besoins à satisfaire, et donc in fine moins de croissance dans des secteurs entiers de notre économie : les crèches, les jardins d’enfants, les besoins essentiels associés...

La saturation des besoins ensuite. Une fois que chaque ménage a son frigo, sa voiture, sa connexion, on ne fait que renouveler. Plus de croissance. Juste du remplacement.

L’endettement enfin. Jadis, dit Cyrus, on faisait 3-4% de croissance sans s’endetter. Aujourd’hui, regardez les niveaux d’endettement public et privé nécessaires pour « maintenir le navire à flot ». C’est un indicateur fort. On emprunte sur le futur pour payer le présent.

Ces signaux préexistent aux questions écologiques. Et ils se cumulent.

Le basculement de l’offre vers la demande

« Avant il y avait une demande qu’on n’arrivait pas à assouvir. Aujourd’hui, il y a une offre que la demande n’arrive pas à absorber. »

C’est peut-être la formule la plus synthétique de l’épisode.

Au XIXe siècle, la croissance était tirée par des besoins réels non satisfaits. Les entreprises se demandaient comment produire assez de médicaments, d’électricité, de logements. Il y avait une demande immense. L’offre courait derrière.

Aujourd’hui, dit Cyrus, les entreprises se demandent « comment on va inventer de nouveaux besoins ». Ce n’est plus répondre à la demande mais la créer. Et ça vire parfois à l’absurde. Il suffit de regarder certains secteurs de la consommation pour s’en convaincre.

L’économie de l’attention est révélatrice. Nos formats se raccourcissent, la stimulation s’intensifie, et pourtant Cyrus pointe que notre attention est éparpillée et qu’on commence à atteindre les limites de notre attention.

Y compris pour les podcasts. Y compris pour TIME TO RESET. Le contenu arrive lui aussi à saturation. Cette franchise désarme. Et oblige à penser.

La post-croissance dans les coulisses d’une boîte d’ENR

« La post-croissance, ce n’est pas top partout, y compris dans des secteurs qui sont pourtant prometteurs. »

Voilà ce qui rend cette conversation différente des discussions habituelles sur la post-croissance. Cyrus ne parle pas “en théorie”. Il partage son expérience de son secteur d’activité, celui des énergies renouvelables. Et ce qu’il décrit est instructif.

La consommation d’électricité en France stagne, voire a baissé par rapport à il y a quinze ans. Côté sobriété et efficacité énergétique, et c’est une bonne nouvelle, les ampoules LED, les frigos classe A, l’isolation des bâtiments font leur effet. Mais côté transition, c’est un signe que l’électrification des usages, transports, chauffage, industrie, ne progresse pas assez vite.

Résultat : le secteur des EnR se retrouve « pris en étau entre une consommation qui plafonne et une offre qui est déjà assez abondante ». Moins de besoin de nouvelles centrales solaires ou éoliennes. Moins de croissance. Des signaux brouillés pour flécher les investissements.

Quand la vague est importante, rapide, puissante, c’est plus facile de la prendre. Et là, la vague est moins haute. Même pour les renouvelables.

Les conflits d’imaginaires : ce qui nous paralyse vraiment

« On sait ce qu’on est en train de perdre, mais qu’est-ce qu’on est en train de gagner ? Ça, c’est plus dur à tracer. »

La croissance portait un imaginaire simple et puissant. Une maison, une voiture, une piscine peut-être. Un progrès visible. Partageable. La grande accélération de 1945 à 2000 a fonctionné comme une brève parenthèse à l’échelle de l’histoire, mais qui a structuré tous nos imaginaires collectifs.

Aujourd’hui, les récits en présence s’affrontent sans réussir à fédérer.

  • Le récit nationaliste : redonner sa grandeur à la nation, « trouver des boucs émissaires » dans un contexte de jeu à somme nulle.

  • Le récit anticapitaliste : redistribuer les richesses et tout ira bien.

  • Le récit technologique : drones partout, repousser la mort jusqu’à 150 ans, promettre Mars.

Cyrus ne rejette aucun de ces récits brutalement. Mais il pointe leur point commun : ils nient tous, à leur manière, que les limites sont réelles. Et que les arbitrages seront douloureux pour tout le monde, « y compris pour les plus modestes ».

L’imaginaire se cherche. Il est « en guerre avec lui-même ». Et dans ce vide, le repli sur la tribu - religieuse, nationale, ethnique - gagne du terrain. Pas par malveillance. Par besoin de réconfort dans une société qui a « perdu le sens ».

La pensée magique à gauche comme à droite

« C’est aussi une forme de proposition de croissance infinie qu’on puisse augmenter les dépenses publiques à l’infini. »

Cyrus ne ménage aucun camp.

À droite, le drill baby drill : s’enfermer dans un monde énergétique voué à disparaître, aller « racler les fonds de tiroir au Venezuela », convoiter le Groenland pour ses terres rares. « Pour moi, c’est plutôt signe qu’on arrive un peu aux limites du système. »

À gauche, la promesse de décroissance douce : redistribuer les richesses, retourner à la retraite à 60 ans, augmenter les services publics sans contrainte. Cyrus l’écoute avec respect, mais constate : « c’est un peu de la pensée magique. » Parce que ça fait comme si on pouvait décroître sans perdants. Comme si la finitude n’impliquait pas de choix difficiles.

« Décroître tout en redistribuant, et tout le monde sera content. Attention. Décroître, c’est un projet avec des choix lourds pour tout le monde. »

Le problème du financement de notre modèle sous contrainte de ressources reste entier.

La stratégie de l’électro-État : un choix de civilisation

« L’Europe a tout intérêt à aller vers un électro-continent sobre en ressources. C’est l’avenir qu’on est contraint de cultiver. On n’a pas le choix. »

La Chine a fait un pari radical : électrifier toute son économie, maîtriser la chaîne entière de valeur, des ressources au produit fini.

Le résultat est saisissant. Un camion sur deux vendu en Chine est aujourd’hui électrique. En Europe, c’est proche de zéro. Et BYD, constructeur chinois, envisage d’ouvrir des usines en Europe pour « conquérir le marché européen » depuis l’intérieur.

« C’est le monde à l’envers. À une époque, c’étaient les Européens qui venaient installer des usines en Chine. »

Pour Cyrus, l’Europe a une stratégie cohérente à construire : devenir un électro-continent sobre en ressources, aller vers l’économie circulaire, le recyclage, la réparation.

Pas seulement « pour faire plaisir aux écolos », mais parce qu’on est limité en ressources naturelles sur notre sol, et que les territoires qui en ont commencent à les garder pour eux.

Ce sont des chantiers immenses. De l’emploi non-délocalisable. Des connaissances pointues. De l’infrastructure. Un projet collectif possible, si on se donne les moyens de le tenir dans le temps.

Le miracle pakistanais et ce qu’il révèle

« Au Pakistan, les gens vont au marché du coin, achètent des panneaux solaires, rentrent chez eux, branchent et à l’électricité. C’est aussi simple que ça. »

L’un des moments les plus inattendus de l’épisode.

Le troisième plus gros marché du solaire au monde, après la Chine et les États-Unis : c’est le Pakistan. Des dizaines de millions de Pakistanais se sont équipés de manière spontanée, populaire, décentralisée… des particuliers, des agriculteurs, des salons de coiffure, des villages en off-grid total.

Pourquoi ? Le réseau électrique conventionnel est cher, carboné, et peu fiable. Il « saute souvent, y compris en cas de canicule ». Quand il fait 50 degrés depuis dix jours et que le réseau lâche, le panneau solaire sur le toit devient une question de survie.

Cyrus voit dans ce mouvement un « modèle de développement alternatif » encore à écrire. Un signe que la transition énergétique peut prendre des formes très différentes selon les contextes. Et surtout un rappel que la transition globale est une « fausse discussion » si elle exclut les 4-5 milliards de personnes qui ne consomment « presque pas » d’énergie.

Choisir ou subir : la question centrale

« Soit on le choisit, soit on le subit, dans la manière de le traiter. »

Pas un appel à l’action naïf. Pas une promesse que tout se passera bien. Juste la reconnaissance que, dans un monde en post-croissance, reporter les arbitrages ne les supprime pas.

Cyrus le dit clairement : « Quand il y a un choc, les premiers à être exposés sont les plus fragiles. » Et le fait de ne pas choisir, de laisser les limites s’imposer sans les avoir anticipées, c’est aussi « reporter le fait que certaines personnes vont le subir plus fortement que d’autres. »

Ce qui l’agace dans le débat public, c’est « la confusion entre des arbitrages difficiles et le fait que ça produise des situations difficiles. » Les deux ne sont pas synonymes.

On peut faire des choix durs, bien posés, bien accompagnés. Et éviter que ça devienne incontrôlable. Ce qui rendra la chose difficile, ce n’est pas le choix.

C’est « l’absence de choix, ou des choix mal posés ou mal accompagnés ».

La faillite hydrique : ne pas attendre l’irréversible

« La faillite hydrique, c’est quand c’est irréversible. On a dégradé définitivement, vidé des aquifères, des nappes fossiles pour de bon. »

Cyrus, d’origine iranienne, ouvre un chapitre sur l’eau dont l’importance est souvent minorée. Il distingue trois niveaux.

  • Le stress hydrique : tension temporaire, certains jours de l’année.

  • La crise hydrique : rationnement, décisions difficiles.

  • Et la faillite hydrique : aquifères vidés, nappes fossiles épuisées, bassins versants artificialisés sans retour possible.

Le Jourdain a perdu 90% de son débit en cinquante ans. L’Euphrate crée des tensions entre la Turquie et l’Irak. En Iran, une année de sécheresse sans précédent a contribué, parmi d’autres causes, à une explosion sociale. On a commenté les événements à la surface sans toujours regarder les causes physiques en dessous.

« Je ne peux pas m’empêcher de me dire que dans un monde où l’eau serait illimitée, ce serait un peu plus détendu. »

Ce n’est pas une explication réductrice. C’est une invitation à regarder ce qui fonde la stabilité d’une société.

Démocratie et finitude : une équation non résolue

« Est-ce que la démocratie peut survivre à la finitude, quand on n’est plus en mesure de promettre toujours plus chaque année à tout le monde ? »

C’est la question politique de fond de l’épisode.

Quand la croissance permettait de promettre plus à tout le monde, les démocraties tenaient leur contrat. Le débat politique portait sur « comment redistribuer les fruits de la croissance ? ».

Aujourd’hui, la promesse de croissance a disparu des discours. Pas parce que les politiciens ont choisi la vérité. Parce qu’ils ne peuvent plus tenir la promesse. Et dans ce vide, dit Cyrus, on peut être tenté de promettre de la sécurité à la place. Des descentes de police. Des boucs émissaires. Du spectacle sécuritaire.

Mais Cyrus croit « pas naïvement » qu’on peut préserver la démocratie. Il y a une demande citoyenne pour des réponses sérieuses sur l’écologie. Il y a des sondages qui montrent que l’idée même de décroissance est « moins rejetée qu’il y a 10-15 ans ». Et il y a des élites européennes qui ont, dit-il, « internalisé » la nécessité de gérer la finitude, même si ce n’est pas encore dans les discours de campagne.

La fenêtre existe, encore ouverte.

Garder l’espoir sans promettre la Lune

« Je n’ai pas envie de m’arrêter à ça. Sinon, on va se laisser mourir dans le déclin. »

Voilà comment Cyrus clôt le tableau. Non par optimisme de façade, mais parce qu’il a une liste de chantiers qui « donnent envie » :

  • La modernisation des réseaux électriques : passer d’un monde organisé autour de la chaleur et du carburant liquide à un monde organisé autour du réseau électrique.

  • L’agroécologie et la restauration des haies.

  • La santé : soigner les cancers, traiter les maladies chroniques, relever le défi de la santé mentale chez les jeunes.

  • Le rapport à l’Afrique : 300 millions de francophones aujourd’hui, peut-être 800 millions en 2100, et un continent que l’Europe regarde encore « de haut », au risque de se faire définitivement supplanter.

Des perspectives « dans les limites qui s’imposent à nous. » C’est le tout de la formule. Pas illimitistes. Pas catastrophistes. Juste réelles.

Et pour rester à cette place Cyrus dit une chose simple : « J’ai envie de croire qu’on va s’en sortir, dignement. »

Sans promettre Mars. Sans garantie. Mais avec des chantiers. Des raisons de travailler. Et le refus de se laisser mourir dans le déclin.

Un épisode pour qui ?

Cet épisode s’adresse à tous ceux qui travaillent dans des organisations encore construites pour la croissance et qui sentent que quelque chose s’est cassé.

  • Aux décideurs publics et privés qui doivent faire des arbitrages de plus en plus douloureux sans récit collectif pour les accompagner.

  • Aux professionnels de la transition qui cherchent des données solides pour ancrer leur discours sans tomber dans le catastrophisme.

  • Aux managers confrontés à des marchés qui plafonnent et qui cherchent à comprendre pourquoi leurs outils de pilotage ne fonctionnent plus.

  • Mais aussi, et surtout, à tous ceux qui refusent à la fois le déni confortable et l’angoisse paralysante, et qui ont besoin d’entendre que les arbitrages difficiles n’impliquent pas forcément des situations catastrophiques.

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Je suis Hugo Lambert, co-fondateur du STUDIO RESET, et j'aide les décideurs - CEO, dirigeants, élus, cadres de directions - à décider et agir dans un monde qui se transforme. Pour cela notre studio de formation conçoit et propose des formations créatives, personnalisées et centrées sur la résolution des problèmes de votre organisation.

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