Piloter à 1% de croissance
Comment décider quand la promesse de croissance n'est plus tenable ?
Il fut un temps où les limites à la croissance appartenaient à un futur éloigné.
Elles sont bien là, aujourd’hui.
Dennis Meadows, préface de l’édition 50 ans
du rapport au Club de Rome (2022)
TIME TO RESET EN 1 MINUTE
L'édito : et si la croissance qu'on attend n'était plus en retard, mais déjà derrière nous ?
Le mot pour décrypter la transition : la post-croissance
1 ressource pour agir dans la complexité : l'économie du donut appliquée aux villes
5 signaux faibles et tendances lourdes : post-croissance et décarbonation, ralentissement et populismes, valeurs économiques à 2050, découplage introuvable, liberté académique menacée
1 contenu pour aller plus loin : Timothée Parrique, « Penser le post-capitalisme »
Le mot de la fin
L’ÉDITO
0,9%.
C’est le taux de croissance de la zone euro en 2024. Et les projections pour 2025-2026 ne dépassent pas 1,3%. Ce n’est pas une crise. Ce n’est pas un accident. La Banque centrale européenne estime le potentiel de croissance de la zone « à environ 1% ».
Un pour cent. Comme plafond, pas comme plancher.
Pendant ce temps, la population chinoise diminue pour la quatrième année consécutive. En France, le solde naturel est devenu négatif pour la première fois depuis 1945. La dette publique mondiale frôle 100% du PIB. Et le commerce mondial des biens ne devrait croître que de 0,5% en 2026 selon l’OMC.
On continue pourtant de piloter nos organisations, nos politiques publiques, nos systèmes sociaux comme si la croissance allait revenir.
Comme si cette parenthèse de soixante-dix ans, les Trente Glorieuses et leur prolongement, était la norme et non l’exception.
Ce qu’explore cette newsletter, c’est ce que ça change concrètement quand le gâteau ne grossit plus. Pas en théorie. En arithmétique. Et ce que cela transforme aussi dans la nature même de nos relations.
Bonne lecture,
Hugo L.
LE CONCEPT À DÉCRYPTER : LA POST-CROISSANCE
Le concept
La post-croissance n’est pas la décroissance. Ce n’est pas non plus la croissance verte. C’est un entre-deux, défini par le Parlement européen comme la recherche de la prospérité et de la préservation de l’environnement « indépendamment de ses effets sur la croissance économique ».
Concrètement : le PIB n’est plus la boussole. On pilote avec d’autres instruments.
Le champ est désormais structuré académiquement. Timothée Parrique, dans Ralentir ou périr, en donne la formulation la plus nette en français : une décroissance organisée vers « une économie stationnaire en harmonie avec la nature ». Mais le mot qui compte dans « post-croissance », c’est le préfixe. On ne demande pas de décroître. On constate que la croissance ne reviendra probablement pas à ses niveaux historiques dans les économies avancées. Et on en tire les conséquences.
C’est cette posture qui me semble la plus juste. Pas un programme. Un diagnostic partagé.
Pourquoi cette notion est importante ?
Parce que les signaux sont structurels, pas conjoncturels. Et ils ne viennent pas seulement des limites écologiques.
D’abord la demande s’étiole. La Chine pourrait passer de 1,4 milliard d’habitants à 633 millions d’ici 2100 selon les modèles de l’ONU. Moins de naissances, moins de consommateurs, moins de besoins à satisfaire. Et quand chaque ménage a déjà son frigo, sa voiture, sa connexion, on ne fait plus que renouveler. La croissance devient du remplacement.
Ensuite le modèle lui-même s’essouffle. On emprunte sur le futur pour payer le présent : la dette publique mondiale approche 100% du PIB. Et quarante ans après le paradoxe de Solow, l’IA ne semble générer qu’environ 0,25 à 0,5 point de productivité supplémentaire par an. Chaque point de croissance coûte plus cher à produire.
C’est aussi une question politique, pas seulement technique. Quand le gâteau grossissait, les démocraties tenaient leur contrat : promettre plus à tout le monde. L’Institut Montaigne documente aujourd’hui comment « l’ascenseur social ralentit, ou s’est quasiment arrêté » et comment l’alliance entre capitalisme et démocratie libérale « paraît ne plus fonctionner ». Sans croissance, chaque arbitrage redistributif devient un jeu à somme nulle. C’est mathématique.
Et la question n’est pas seulement individuelle. Elle est relationnelle. Tant que le gâteau grossit, la compétition est jouable : on peut perdre une part de marché et continuer de croître en valeur absolue. Un pays peut voir son poids relatif baisser et son niveau de vie monter. La compétition est compatible avec la coexistence. Quand le gâteau cesse de grossir, ce que l’un gagne, l’autre le perd. Mécaniquement.
Deux trajectoires s’ouvrent alors. Soit la compétition s’intensifie : course aux terres rares, fragmentation des chaînes de valeur, guerres commerciales, repli national. C’est la trajectoire la plus probable à court terme, parce qu’elle prolonge les réflexes acquis pendant les Trente Glorieuses. Soit la coopération devient une condition de survie. Pas par moralisme. Par calcul, parce que la compétition pure produit des perdants qui finissent par tout déstabiliser. C’est peut-être la question structurante des dix prochaines années.
Si la coopération est rationnelle, pourquoi reste-t-elle si rare ? Parce qu’elle se heurte à des récits qui nient les limites. Trois imaginaires dominent aujourd’hui le débat, et aucun ne reconnaît la finitude. Le récit nationaliste promet de retrouver la grandeur par l’extractivisme. L’anticapitaliste veut redistribuer sans contrainte. Le technologique parie que l’innovation résoudra tout. Comme le note un rapport du Sénat français d’octobre 2025, le découplage entre croissance et impacts environnementaux « ne peut pas » s’opérer sans transformation du système.
À noter
Le Japon vit en post-croissance de fait depuis trois décennies. Et il n’a pas disparu. Son taux d’emploi atteint 80%, sa dette est colossale (près de 200% du PIB), mais le pays fonctionne. L’analyste Rexecode y voit « une recette inspirante pour des pays européens qui arrivent au bout de ce que permettent leurs politiques budgétaires et monétaires ». La preuve qu’on peut vivre en post-croissance, à condition de la choisir plutôt que de la subir.
UNE RESSOURCE POUR AGIR DANS LA COMPLEXITÉ
L’économie du donut, appliquée aux villes
Kate Raworth a proposé en 2017 un cadre visuel devenu référence : le donut. Un plancher social, un plafond écologique. L’espace viable est entre les deux.
J’en parlais d’ailleurs dans la newsletter #2 (émotion) “Faire face aux limites planétaires”.
Amsterdam est devenue en 2020 la première ville au monde à adopter ce cadre comme stratégie officielle. Le City Portrait développé pour la ville a révélé qu’un locataire sur cinq ne pouvait pas couvrir ses besoins de base après avoir payé son loyer. Un chiffre que personne n’avait avant. L’outil l’a fait apparaître. Bruxelles-Capitale a suivi avec sa stratégie Shifting Economy.
Ce qui m’intéresse dans le donut pour cette newsletter : il ne demande pas de choisir entre économie et écologie. Il pose une autre question. Plus « comment croître ? » mais « comment prospérer dans les limites ? ».
C’est peut-être la seule question qui vaille dans un monde à 1% de croissance.
Découvrir le City Portrait d’Amsterdam
SIGNAUX FAIBLES ET TENDANCES LOURDES : 5 ARTICLES SUR LA POST-CROISSANCE
« Post-croissance : un consensus pour la décarbonation ? », Guillaume Delafosse, La Vie des Idées, 9 février 2026
« La post-croissance est le paradigme selon lequel il faut rechercher la prospérité et la préservation de l’environnement indépendamment de ses effets sur la croissance économique. » Guillaume Delafosse propose la post-croissance comme réponse pragmatique à l’incertitude climatique. Ni croissantisme, ni décroissantisme : une troisième voie qui consiste à prendre au sérieux les contraintes physiques sans exiger de certitude préalable sur leurs effets macroéconomiques. C’est sans doute la formulation la plus opérationnelle du concept à ce jour.
Retrouver cet article sur laviedesidees.fr
« Populismes autoritaires : les racines d’un attrait croissant », Institut Montaigne, 23 juin 2025
« L’ascenseur social ralentit, ou, dans certains pays, s’est quasiment arrêté. L’alliance entre capitalisme et démocratie libérale paraît ne plus fonctionner. » L’Institut Montaigne documente le lien direct entre ralentissement économique structurel, frustrations sociales et montée des autoritarismes. Ce que la promesse de croissance avait permis de tenir pendant cinquante ans, un contrat social acceptable, elle ne peut plus l’assurer. Le vide se remplit autrement.
Retrouver l’analyse sur institutmontaigne.org
« Évolution des valeurs dans le champ économique à l’horizon 2050 », Rapport du Sénat français, 7 octobre 2025
« La valeur économique a joué après-guerre un rôle unificateur et stabilisateur dans les démocraties. » La délégation à la prospective du Sénat publie un rapport d’information qui interroge ce que devient cet équilibre quand la croissance ne tient plus son rôle. Le constat est sans détour : le découplage entre croissance économique et consommation de ressources « ne peut pas » s’opérer sans transformation systémique. Une lecture institutionnelle française rare sur ce sujet.
Retrouver ce rapport sur senat.fr
« La croissance économique réchauffe toujours la planète, l’illusion du découplage », Thierry Souvay, mars 2026
« En 2024, le PIB mondial a atteint la cime historique de 111,1 billions de dollars, traînant dans son sillage un record d’émissions de CO₂. » Le découplage absolu existe, mais il est quatre fois trop lent par rapport aux objectifs climatiques. Chaque record de PIB s’accompagne d’un record d’émissions.
Retrouver l’article sur thierrysouvay.com
« Why Academic Freedom and Post-Growth Research Is Needed », ESEE & ISEE, décembre 2025
Les deux principales sociétés académiques d’économie écologique ont publié une déclaration conjointe alarmante. Le UK Economic and Social Research Council avait annoncé vouloir mettre la croissance « au cœur » de sa stratégie et rendre la recherche sur la décroissance plus difficile à financer. La réponse : « Réduire les voix critiques au milieu d’un effondrement écologique est non seulement myope, mais mine l’esprit même de la recherche scientifique. » Quand la recherche elle-même est sommée de croître, le signal est clair.
Retrouver la déclaration sur isecoeco.org
POUR ALLER PLUS LOIN : TIMOTHÉE PARRIQUE, « PENSER LE POST-CAPITALISME »
En bref
En avril 2025, Timothée Parrique a donné une conférence de 14 minutes au TEDxLiège intitulée « Penser le post-capitalisme ». C’est le format le plus accessible de son œuvre récente : quatorze minutes pour saisir l’essentiel. Et c’est celui que je recommanderais à quelqu’un qui veut comprendre pourquoi la post-croissance n’est pas un slogan mais une question de design de système.
L’argument tient en une idée : nos crises écologiques ne sont pas des problèmes de comportement individuel. Ce sont des phénomènes émergents d’un système économique qui ne peut pas ralentir sans s’effondrer. Pas par mauvaise volonté. Par architecture. Et donc il faut le re-designer.
Ce que j’en retiens :
Les crises écologiques sont d’origine économique, pas morale. « Personne se lève le matin en se disant : bah tiens, je vais aller réchauffer le climat. » La violence écologique est ce que Parrique appelle un phénomène émergent : la somme de comportements banals (rembourser un prêt, garder un emploi, satisfaire des actionnaires) qui produit une destruction massive.
Un système économique, c’est cinq institutions de base. La propriété, l’allocation, la distribution, le travail, la monnaie. Le capitalisme est une combinaison particulière de ces cinq briques. Le post-capitalisme explore les autres.
Le capitalisme ne peut pas ralentir sans s’effondrer. Une entreprise endettée est obligée de continuer à produire du lucratif. Travailler moins ? Impossible quand le salaire ne suffit déjà pas. Ralentir, dans ce système, c’est se noyer. Ce n’est pas une question de volonté.
Les alternatives existent déjà, à la marge. Coopératives, monnaies locales, budgets participatifs, sécurité sociale de l’alimentation, salaire maximum, éco-villages. Ces utopies concrètes existent en 2025. Mais elles restent marginales, comme l’étaient les marchands au 18ème siècle avant qu’ils ne deviennent la norme.
Le basculement est un phénomène historique connu, et c’est le mot que je retiens. On est passés de la féodalité au capitalisme par accumulation de comportements minoritaires qui ont fini par déplacer la norme. Le passage vers un autre système peut se faire de la même manière. Pas par décret. Par contagion.
LE MOT DE LA FIN
Finalement, que retenir de cette newsletter ?
Des arbitrages et des coopérations
La post-croissance n’est pas une opinion. C’est un constat arithmétique qui traverse la démographie, l’énergie, l’endettement, la productivité. Le gâteau ne grossit plus, ou si peu que les règles du partage ont changé.
Ce constat n’est pas une condamnation. Le Japon vit en post-croissance depuis trente ans et a fait le choix de la cohésion plutôt que de la prédation. Amsterdam pilote avec le donut. Des chantiers existent, à toutes les échelles. À condition d’être assumés.
Le choix n’est pas entre croissance et décroissance. Il est entre des arbitrages assumés et des arbitrages subis. Les premiers sont difficiles. Les seconds sont irréversibles.
Et il n’est pas non plus individuel. Dans un monde à somme nulle, les arbitrages d’une organisation, d’un territoire ou d’un pays ne tiennent que s’ils s’inscrivent dans des coopérations plus larges. Sinon, ils sont avalés par la compétition générale. C’est peut-être la bascule la plus difficile à opérer : passer de réflexes compétitifs hérités d’un monde qui grossissait à des logiques coopératives adaptées à un monde qui se contraint.
Et c’est ce que Cyrus Farhangi documente dans l’épisode qui accompagne cette newsletter : « J’ai envie de croire qu’on va s’en sortir, dignement. » Sans promettre Mars. Sans garantie. Mais avec des raisons de construire et travailler pour cela.
Hugo
Processus infini d’amélioration continue dans un monde fini : n’hésitez pas à me faire remonter vos remarques et avis sur cette newsletter. Ainsi que vos envies pour les prochaines !
Je suis Hugo Lambert, co-fondateur du STUDIO RESET, et j’aide les décideurs - CEO, dirigeants, élus, cadres de directions - à décider et agir dans un monde qui se transforme.
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